Liminal spaces /// 1. Explorer l'espace domestique
Les nouvelles maisons hantées - notre instinct d'exploration démesuré nous dévore
La maison est un lieu de vie où peut s’épanouir l’intimité — si tout va bien. Un refuge modelé selon nos goûts, à notre image, un lieu rassurant, familier, qui nous protège des intempéries du ciel et des hommes. On y construit sa vie, sa famille, ses illusions ou le fil de ses rêves. Chaleur, sécurité, repos, douceur, amour, convivialité et moments de partage… voilà l’idéal de la maison rêvée, voilà l’utopie, la promesse qu’un foyer incarne.
Or, depuis longtemps, on sent, on sait que le foyer peut devenir soudainement ou progressivement inhospitalier, menaçant, oppressant. Le familier rassurant peut muter en une étrangeté douteuse, et on peut se sentir à l’étroit entre ces murs, parmi ceux qui sont/étaient “nos proches”. Les fantômes ou les entités terrifiantes qui hantent les maisons dès l’ère moderne (dans les romans gothiques du XVIIIe siècle notamment — où le foyer est imagé sous la forme d’un château en ruine, symbole d’un monde en pleine transition entre le passé et l’avenir) racontent l’indicible tapi derrière l’idéal bourgeois de la demeure familiale. Le poids du passé s’impose à nous dans un monde qu’on croyait nouveau. Le fantôme qui nous terrifie n’est que l’ombre difforme d’un mari violent, ou d’un parent abusant de son autorité, ou encore un moine pervers, voire un brigand convoitant la fortune d’une jeune orpheline naïve ; toute figure d’autorité semble menaçante pour les autrices du roman gothique qui ont cherché à effriter les murs entre foyer et monde extérieur.
Quand on est une femme (ou un enfant, ou une personne queer, racisée…), on n’est en sécurité nulle part, ni dans le monde, ni chez soi. Prisonnière d’un grenier comme la narratrice du Papier peint jaune de Charlotte Perkins Gilman, ou encore recluse volontaire comme celle de Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson, les habitantes des maisons hantées sont les messagères d’une folie domestique qui cherche le repli sur soi (instinct de nidification ou de protection), ou l’évasion (fuir à tout prix, par le corps ou l’esprit, quitte à en perdre la raison). En lisant le roman de Shirley Jackson, je me répétais que la folie domestique, dans son obtination à retenir les ruines du temps qui passe et altère la maison fissurée, m’évoquait notre fascination si facile pour le passé, la nostalgie, le refus du changement. Je ne parle pas des tendances réactionnaires à l’œuvre dans le monde contemporain (quoique…), mais de notre propension universelle à céder à cette nostalgie. À croire que notre cerveau est conditionné à s’accrocher au roc quand l’avenir nous semble un gouffre ouvert sur l’immensité des possibles : l’inconnu. La maison existe dans le domaine du connu, on connaît ses moindres recoins, elle est une extension de l’individu, elle prend vie grâce aux émotions de ses occupants. Quand les émotions sont refoulées, quand on fait taire sa peur ou sa colère, quand on ravale sa tristesse, il est normal qu’une maison qui nous regarde évoluer s’imprègne de nos remous intérieurs. Les fantômes prennent forme dans ces refoulements, et permettent une matérialité de ce qu’on enterre sous le tapis. Les apparences ne seront pas sauves éternellement. Tout communique ; les habitants et leur maison, les émotions et les non-dits, les cauchemars et la réalité. Mais la maison communique également avec le monde extérieur, ne croyez pas être heureux et insouciants dans un bunker enterré sous la terre pendant qu’à la surface le monde agonise dans une guerre totale ; c’est aussi l’interprétation qui me hante après ma lecture de Nous avons toujours vécu au château : le foyer n’est pas qu’un cocon, il est plein de fissures et de trous, de portes et de fenêtres qui invitent le monde à s’infiltrer. Le fantasme de la forteresse est une chimère. Un abri vous protège du froid, de la pluie, mais il ne vous protège pas du monde. Je réfléchis beaucoup au sens que revêt “la maison” en ce moment, car je suis sur le point de construire mon habitation. Entre les questionnements moraux, éthiques et politiques (l’accession à la propriété est-elle obligatoirement bourgeoise, même quand on a connu la précarité jusque là ? est-ce un symptôme de repli sur soi quand on est déjà soi-même introverti ? etc).
Mais je ne vais pas m’étendre sur les maisons hantées ou non qui m’appellent depuis toujours. Je voudrais creuser le thème des liminal spaces qui me fascinent depuis peu (ça sonne tellement mieux en anglais que espaces liminaux/liminaires). Je vous préviens : je ne fais que commencer avec la liminarité (liminalité ? on dirait que la langue française peine à s’approprier ce que Alt236 nomme “les nouveaux espaces de l’angoisse” dans son ouvrage Liminal). Des maisons liminales (liminaires ? non, décidément je préfère la sonorité du mot anglicisé). Voilà ce que j’aimerais explorer ici. Ce premier article se concentrera sur une œuvre culte, et j’espère aborder dans de futurs articles d’autres aspects des liminal spaces qui m’ont happée ces derniers mois.
1- La Maison des feuilles de Marc Z. Danielewski : franchir l’espace entre nous et briser le mur qui nous sépare
Une certitude demeure suite à ma découverte de cette œuvre démesurée : l’humain est un explorateur insatiable, obsessionnel et acharné. Après avoir décimé les forêts d’Europe, il a pris la mer pour découvrir un “nouveau monde”, puis il a décimé ses occupants, colonisé ses terres et reproduit les mêmes méthodes. Sky was the limit, but not anymore. L’histoire se répète car l’humain, en plus d’être un explorateur curieux et vorace, est un être d’habitude et de traditions. Notre nature est double, et nous cloisonnons cette dualité dans une même et unique direction. La civilisation demande beaucoup d’énergie(s) pour prospérer et croître sans limites apparentes. L’exploration permet de découvrir des lieux vierges pour y planter un drapeau ? D’enrichir notre connaissance de cette jolie et trop petite planète qui est notre maison ? Oui, bien sûr. Mais surtout, ce que l’exploration permet, c’est l’extraction de ressources-énergies. Creuser la terre pour y puiser du pétrole ou des mineraies, par exemple. Aller coloniser Mars, pour y dénicher je ne sais plus trop quoi. Le beau projet, qui permet de ne pas se retourner sur le gâchis et le désert que nous avons laissé dans notre lieu de vie initial.
La Maison des feuilles est un texte dense, hybride et composite de récits enchâssés qui ressemble à des poupées russes, ou à un labyrinthe. On s’y laisse guider par Johnny, attachant et torturé, qui découvre le travail monstre d’un vieil aveugle ayant compilé documents universitaires, témoignages et annexes autour d’un mystère insondable : le Navidson Reccord, un home-movie amateur ayant filmé l’exploration d’une maison familiale soudainement plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur (d’un quart de pouce…au début). La famille Navidson, de retour d’un périple, découvre avec stupeur une nouvelle pièce dans leur maison, apparue comme par magie. Une sorte de vestibule qui ne donne sur rien. Mesures, plans de la maison et calculs, témoins extérieurs sont mobilisés afin de résoudre l’énigme, mais le malaise grandira, encore et encore, à mesure que l’espace dans la maison s’allongera et s’enfoncera dans les entrailles du néant.
Navidson, photographe reporter repenti (ceci a de l’importance dans le récit, puisqu’un traumatisme de l’ordre du remord tourmente le protagoniste, qui avait justement décidé de passer plus de temps avec sa famille dans cette nouvelle demeure…), organise plusieurs expéditions dans le ventre de la maison qui est désormais immense de quelques milliers de kilomètres. Que trouveront les explorateurs dans ces anti-chambres du néant ? Je ne peux vous révéler cela, non par crainte de vous spoiler le récit, mais surtout parce que je l’ignore moi-même. La folie est une réponse encore trop simple, et inexacte à mon sens : la folie était déjà de faire le premier pas dans l’obscurité. Et pourtant je comprends cette curiosité, je partage ce désir de chercher les bords, la limite, la frontière. Je comprends également la sensibilité et l’intelligence de la maison qui s’adapte et se déforme face aux émotions de ses habitants, à leurs désirs, leurs peurs, leur mémoire traumatique. La maison vous déchiffre, vous croyez l’explorer mais c’est elle qui vous explore. Page après page, elle lit votre histoire. Le couple Navidson croyait se rapprocher dans cette nouvelle maison ? Il sous-estimait la distance qui s’est installée entre eux — un véritable mur infranchissable, pour le coup. Cette distance refoulée, et le fantasme de proximité retrouvée fait écho à la démesure surnaturelle que déploie la maison peu à peu. Le passé est un fantôme cruel, vous ne pouvez pas lui échapper.
2 - L’exploration est un trou pour l’Homme
Le plus magistral, selon moi, dans La Maison des Feuilles, est que l’exploration n’est pas uniquement déployée dans la demeure des Navidson. L’exploration se prolonge dans le déploiement d’articles et d’ouvrages scientifiques s’intéressant au Navidson Reccord : chaque plan, chaque son, chaque image, chaque flou et zoom est analysé, psychanalysé, sur-interprété, découpé, collé, ralenti, répété, éventré, le moindre élément visuel est déchiffré dans ce qui devient une méta-exploration. Cette sur-mobilisation de l’analyse scientifique nous dit que même les chercheurs, à l’abri dans leurs bibliothèques, dans leurs bureaux entourés d’ouvrages érudits, sont animés de cet instinct vital de l’exploration. Et pourtant, eux aussi semblent incapables d’aller au bout de l’énigme. Tout est théorie, le mystère est plus grand que nous, plus vaste que la science, nous n’avons pas encore inventé l’outil capable de le mesurer. La seule chose qui est en notre pouvoir, c’est de théoriser, d’émettre des hypothèses, au pluriel. Humilité scientifique, je sais que je ne sais pas. Chaque savant est probablement confronté un jour au sentiment renversant — à la folie de l’égo — qui lui fait croire qu’il sait.
L’humain est un animal sociable, mais également un animal curieux. Sa curiosité traverse les murs et les barrages, elle fend les apparences que la matière nous impose. Pour nous, la vie est un espace à construire, et un temps à chercher. Creuser pour y voir plus clair. S’enfoncer pour s’élever. Nous voulons émerger de la grotte. Et nous, lecteurs qui progressons dans la lecture de ce pavé aux feuilles enchâssées, nous faisons partie de l’expédition. Ironiquement, les explorateurs de la maison de Navidson se perdent dans la grotte au lieu d’en sortir, comme pour nous signifier que l’Humain a fait le tour de la connaissance et qu’il doit revenir à l’obscure sauvagerie des premiers temps.
Je n’irai jamais faire l’ascension de l’Everest. Même quand c’était un exploit rare et poétique, même lorsque les expéditions ne laissaient pas des tas de détritus derrière elles, ou qu’il n’y avait pas de vols de bouteilles d’oxygène sur les campements, même lorsque ce n’était pas un business touristique pour occidentaux en mal de sensation ou de défi, je ne l’aurais pas fait. Je préfère contempler la montagne de loin, dans la vallée déjà haute en altitude, mais encore pleine de cette vie familière pour mon corps, mes repères, mes sens : de l’herbe, des fleurs, des villageois, des sourires et des maisons. Mon désir d’exploration a donc des limites ? Je connais mes limites. Risquer ma vie en est une. Souffrir. Perdre un doigt à cause du froid extrême. Ne pas pouvoir respirer à mon aise. Avoir le vertige. Perdre la boule à cause du manque d’oxygène, du vertige et de la fatique. Perdre pied. Avoir peur. Mes limites sont redondantes dans cette ascension de la montagne la plus haute du monde… Je fais donc partie de ceux qui restent aux pieds des montagnes, et qui préfèrent voyager par les yeux, par l’esprit, par le rêve.
Si j’avais été invitée dans la maison des Navidson, et qu’on m’ait ouvert la porte de cet espace infini, sombre comme un tombeau, sans vie, sans fin, aurais-je pénétré l’inconnu ? Combien de pas aurais-je fait avant de rebrousser chemin et de revenir parmi le monde familier, le monde vivant ? Accepter de ne pas savoir, de ne pas voir, est-ce renoncer ? Est-ce perdre quelque chose, est-ce avouer sa faiblesse ? Ou bien suis-je dans l’illusion : j’aurai succombé moi aussi à la folie de l’exploration.
L’espace (cosmique) me terrifie, le vide ou le plein qu’il contient me tétanisent, et il me semble que je préfèrerai crever dans une planète en flammes que d’entrer dans le vaisseau spatial de la colonie d’Elon Musk pour dériver dans l’inconnu. Plutôt mourir ancrée dans le sol que demi-vivre hors-sol. Alors quoi, je suis une chercheuse casanière ? Une exploratrice de l’imaginaire qui se satisfait d’une simple randonnée en montagne ? Ou tout simplement, un être organique qui éprouve un attrait sensuel pour les odeurs naturelles de notre planète, pour la matière rugueuse d’un tronc d’arbre sur la pulpe de mes doigts, la chaleur d’une pierre en été et la fraîcheur de l’eau d’une rivière caressant mes jambes nues. C’est tout sauf original mais j’aime évoluer dans la nature quand elle se montre hospitalière, bienfaisante, chaleureuse, douce et généreuse. Je ne suis qu’une hédoniste peureuse et douillette. Mon égo est ailleurs. Ses failles palpitent dans d’autres terreurs (celle de passer à côté de ma vie, par exemple). Les explorateurs capables se s’enfoncer dans une grotte étroite ou dans le vaste océan m’inspirent une admiration convenue, mais jamais, je crois, je n’ai désiré faire partie de l’équipage. Je préfère m’imaginer dans leur regard, dans leurs sensations. Et disserter ensuite de l’instinct d’exploration de l’humain. Et des mystères que nous ne pourrons pas violer. De tout ce qui nous échappe, et qui, peut-être, fait la beauté du monde qui nous entoure. Ne pas savoir permet d’imaginer. L’imagination ne colonise pas, elle s’exprime sans écraser ce qui existe matériellement, organiquement. L’imagination est comme cette pièce échappant à toute explication rationnelle dans la maison des Navidson : elle peut créer un monde riche, qui grandit, grossit, s’étend à perte de sens, à l’intérieur des parois de notre crâne. La fiction qu’est ce récit, que sont tous ces récits imbriqués, contient trop de choses pour être parfaitement analysée, comprise, disséquée. Vive l’imagination libre qui dérive et qui dissout les murs de notre maison !
J’ai honte de ma banalité, ce besoin de confort et de douceur, ma faiblesse, ou mon manque de courage physique. J’ai honte de craindre la peur, le danger, la folie. Et pourtant, à la lecture de La Maison des Feuilles, j’ai ressenti l’angoisse, la perte de repères, le vertige, le froid, l’égarement abyssal, le point de non-retour, les hallucinations, l’épuisement, le corps abîmé dans l’abîme, et le désir d’aller au bout, de toucher les bords. La fiction permet de vivre par procuration ce que nous ne pourrions pas supporter dans la réalité. Ma curiosité est mue par le plaisir, jamais par la souffrance (ce qui me cause certaines déceptions et des renoncements douloureux parfois… j’aimerais être plus endurante). Le désir de l’exploration est paradoxal : on plonge dans l’immensité pour chercher les murs qui nous rassurent. Est-ce que moi aussi je cherche un mur, une fin tangible quand je plonge dans un sujet que j’explore passionnément ? Ai-je autant de facilité à me perdre que je le prétends ici ? Ou bien ce vertige dans l’obscurité froide me donne-t-il envie de revenir vers la lumière du familier ?
Je crois que je dois poursuivre mon expédition dans les liminal spaces pour le découvrir. Ici, bientôt, j’aimerais vous partager mon expérience des mondes virtuels où l’exploration combine sécurité et plaisir : on s’enfonce dans les backrooms, on se perd, on doute, on s’inquiète, mais on ne risque rien. Un peu comme lorsqu’on lit La Maison des Feuilles. L’imagination est plus puissante qu’une simple abstraction. Elle prend corps, elle prend âme, elle prend forme, que vous soyez artiste ou spectateur. Vous le savez bien, vous qui lisez/écrivez compulsivement des histoires intenses et monstrueuses. Si ce n’était pas puissant, si ce n’était pas palpable, vous auriez le même sentiment que lorsque l’écran de votre smartphone vous capture et vous tient en demi-veille des heures durant (L’addiction aux écrans n’est-elle pas le plus retors des labyrinthes ?).
Pour creuser plus profondément dans l’abîme liminale des maisons, quelques pistes et liens qui ont nourri mon obsession :
la vidéo de Alt236 sur La Maison des feuilles, passionnante d’un bout à l’autre, et au-delà :
Le film Vivarium de Lorcan Finnegan : si comme moi vous avez grandi dans un lotissement de banlieue où toutes les maisons se ressemblent, et que vous avez passé des années à vous dire que vous n’en sortiriez jamais… ce film n’est pas pour vous, ou bien si, justement (on se sait).
C’était notre maison de Marcus Kliewer : un roman d’intrusion dans une maison qui va se modifier et ouvrir d’autres univers. Ici se joue la peur de ne plus reconnaître ses proches, de les considérer comme des étrangers…ou de devenir une étrangère dans sa propre maison.
Toutes les photographies en noir et blanc proviennent d’un ouvrage trouvé en boîte à livres, et qui s’intitule Paysages souterrains de Norbert Casteret et Germain Gattet.
Bien sur, n’hésitez pas à me partager d’autres œuvres sur les nouvelles maisons hantées en commentaire ! J’aime tant me perdre dans la thématique de la maison vivante, jusqu’à ce que mon foyer soit prêt à m’accueillir, et nous verrons ensuite, si je ne me suis pas transformée en fantôme qui hante les murs. Ou si ma maison ne m’a pas dévorée !
Centaurée








